Tuesday, February 10, 2009

Cioron

Il existe deux catégories d’esprits : ceux qui aiment le processus et ceux qui aiment le résultat; les uns s’attachent au déroulement, aux étapes aux expressions successives de la pensée ou de l’action; les autres, à l’expression finale, à l’exclusion de tout le reste. Par tempérament, j’ai toujours incliné vers ces derniers, vers un Chapfort, un Jobert, un Lichtenberg, qui vous donnent une formule sans vous révéler le chemin qui les y a conduits; soit pudeur, soit stérilité, ils n’arrivent pas à se libérer de la superstition de la concision; ils voudraient tout dire en une page, une phrase, un mot; ils y parviennent quelquefois, rarement, il faut bien le dire: le laconisme doit se résigner au silence s’il ne veut pas tomber dans la profondeur faussement énigmatique. N’empêche que lorsqu’on aime cette forme d’expression quintessenciée ou, si l’on préfère, sclérosée, il est difficile de s’en détacher et d’en aimer vraiment une autre. Celui qui a pratiqué longtemps les moralistes a du mal à comprendre Balzac; mais il peut deviner les raisons de ceux qui ont un grand faible pour lui, qui puisent dans son univers une sensation de vie, de dilation, de liberté, inconnue à l’amateur de maximes, genre mineur où se confondent perfection et asphyxie.

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