Saturday, December 6, 2008

Milan Kundera

Alexandre Dubcek, après avoir été arrêté par l’armée russe, kidnappé, emprisonné, menacé, contraint de négocier avec Brejnev, rentre à Prague. Il parle à la radio, mais il ne peut parler, il cherche son souffle, il fait au milieu des phrases de longues pauses atroces. Ce que révèle pour moi cet épisode historique (d’ailleurs complétement oublié car, deux heures après, les techniciens de la radio ont été obligés de couper les pénibles pauses de son discours), c’est la faiblesse. La faiblesse comme catégorie très générale de l’existence : « on est toujours faible confronté à une force supérieure ; même quand on a le corps d’athlète de Dubcek. » Tereza ne peut supporter le spectacle de cette faiblesse qui lui répugne et l’humilie et elle préfère émigrer.  Mais face aux infidélités de Thomas, elle est comme Dubcek en face de Brejnev : désarmée et faible.  Et vous savez déjà ce qu’est le vertige : c’est être ivre de sa propre faiblesse, c’est le désir insurmontable de tomber.  Tereza subitement comprend qu’ « elle fait partie des faibles, du camp des faibles, du pays des faibles et qu’elle doit leur être fidèle justement parce qu’ils sont faibles et qu’ils cherchent leur souffle au milieu des phrases. » Et, ivre de sa faiblesse, elle quitte Tomas et revient à Prague, dans la « villes des faibles ».  La situation historique n’est pas ici un arrière-plan, un décor devant lequel les situations humaines se déroulent, mais est en elle-même une situation humaine, une situation existentielle en agrandissement.
-l'Art du roman

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